03/01/2015

Promenade pomologique au faubourg Saint-Martin à Tournai en 1860

Promenade pomologique[1]

En 2014 paraissait une plaquette consacrée à l’église Notre-Dame Auxiliatrice de Tournai. Un plan du jardin du presbytère y est reproduit[2]. Ce plan est extrait d’un registre paroissial utilisé à différentes fins, déposé aux archives du doyenné de Tournai[3]. Outre son intérêt pour l’histoire locale, il nous donne en détail les noms toutes les variétés d’arbres plantés dans ce « Jardin de curé ».

Au presbytère des paroisses rurales était souvent accolé un jardin qui avait essentiellement un rôle pratique. Le curé de la paroisse y cultivait des légumes et des fruits pour ses besoins propres et souvent également des fleurs pour orner l’église ou joncher de pétales les parcours des processions.

C’est à une promenade dans ce jardin que nous convions le lecteur à bord d’une machine à remonter le temps puisque nous nous trouvons il y a 150 ans dans le verger.

Ce plan se trouve inséré dans le registre entre la « Population du faubourg Saint-Martin au mois de janvier 1857 » et l’ « Inventaire des objets de la chapelle du faubourg Saint-Martin fait le 14 mai 1861 ». L’auteur en est le vicaire Denis Simonez arrivé dans la paroisse le 25 septembre 1854 et nommé ensuite curé d’Elouges le premier juillet 1861.

Sur une surface d’environ 15 ares, se trouvent près de 90 arbres représentant une cinquantaine de variétés différentes. On peut expliquer cette étonnante diversité, en effet beaucoup de notables, à cette époque, se passionnent pour l’arboriculture fruitière. Aux XVIIIe et XIXe siècles, la Belgique est devenue le centre mondial de la pomologie. Le Hainaut est à la pointe du progrès en ce domaine et particulièrement Tournai où la société royale d’horticulture et d’agriculture fondée en 1818 par Barthélémy Dumortier[4] est particulièrement stimulante en organisant des concours annuels.

Le nom de beaucoup de variétés est suivi de la mention d’une année allant de 1854 à 1860. Cet intervalle correspondant au temps que Denis Simonez est resté vicaire à Notre-Dame Auxiliatrice, on peut penser que ces dates correspondent à la date de plantation des arbres.

GOOGLE EARTH BIS.png

 Sur fond d’une photo aérienne actuelle (Google Earth) montrant l’église N-D Auxiliatrice et la cure, nous avons redessiné le presbytère, la chapelle et le verger en 1860, tels qu’ils apparaissent dans le plan reproduit ci-dessous.

 JARDIN ND AUX 2.jpg

Pour rendre le plan lisible les indications des références des variétés ont été doublées en rouge. Nous n'avons pas retrouvé l'emplacement de la parcelle a1 occupée par un abricotier.

JARDIN ND AUX 6.jpg

Le plan a servi ultérieurement pour y dessiner un projet d’agrandissement du presbytère ainsi que des emprises prévues pour élargir l’accès au cimetière (Cimetière du Sud).

Les arbres fruitiers sont classés en quatre groupes :

Pyramides rassemblant uniquement des poiriers, à l’exception de 7 arbres de reinettes

Arbres au vent

Espaliers

Vignes

On notera au passage la façon ancienne et imagée de désigner les arbres haute-tige par « Arbres au vent »

 Pyramides

 

P 1 et p 2 Délice d’Hardenpont 1860

P 3 et p 4 Beurré de Cysoing 1860

P 4, 21 Beurré de Tongres ou Durondeau 1859, 60

P 6 et p 11 Petit Rousselet 1859

P 7 et p 10 Beurré anglais 1859

P 9 et p 10 Louise bonne d’Avranches

P 8 Beurré William 1857

P 12 et p 13 Cuisse madame 1857

P 14 et p 15 Bergamote d’été 57

P 16 et p 17 Orange d’été 57

P 18 et  p 19 Seigneur ou Beurré blanc 57

P 21 Beurré Durondeau ou de Tongres 59

p 23 et p 24 Bergamote de pay… 57

p 24 et p 25 Beurré gris doré 57

p 26 et p 27 Beurré Dumont

p 28 et p 29 Poire de Guyot 57

p 30 et p 31 Bezy 57

p 32 et p 33 Beurré rance 57

p 33 Seigneur C… 57

P 34 Magdelaine 60

P 35 et p 39 Belle de Bruxelles 57

P 36 Beurré d’Austerlitz 57

P 38 Duchesse d’Angoulème 57

P 40 Franc réal ou orange tulupé 57

P 41 Mansuète double 57

P 42 et p 43 Saint Germain 57

P 44 48 49 50 51 53 54 Pomme Reinette

P 45 et p 47 Beurré d’Hardenpont

P 46 Beurré blanc

 

Arbres au vent

a 1 Abricot

a 2 Noyer, tête de mort

a 3 Noyer id 1855

a 4 Beurré rance 1859

a 5 Cerise de Hollande 1857

a 6 Perdrigon rouge 1857

a 7 Prunier d’Altesse 1858

a 8 Mansuète 1860

a 9 Pommier Calvi grosse côte

a 10 Fondante des bois ou plutôt Beurré rance

a 11 Pommier Court pendu 57

a 12 Glou morceau ou Beurré d’Hardenpont

a 13 Reine Glaude ou Perdrigon vert

a 14 Pommier à greffer 57

a 15 Pommier Calvi 57

a 16 Belle-fleur 57

a 17 Pommier Court pendu 57

a 18 Court pendu 1860

a 19 Ancien Court pendu

a 20 Passe Colmar

a 21 Court pendu 1857

a 22 Cerisier Courte queue 1860

 

Espaliers

e 1, 8, 9, 10 Cerises du nord ou Breloques

e 2 Espalier à greffer semis de 55

e 3 Bergamote d’été vieux

e 4 Passe Colmar 57

e 5 Louise Bonne

e 6 et e 7 Essais greffes sur des semis de 55

e 11 Beurré gris

e 12 Beurré gris ancien

e 13 Poire à le Reine

e 14 Passe Colmar (1830 ?)

e 15 Pêcher

e 16 Abricot pêche oculé en 1859

e 17 Napoléon (ancien)

e 18 Beurré d’Hardenpont

e 19 Semis 55 à greffer

e 20 Abricot

e 21 Beurré blanc

e 19 à e 21 Garanti des voleurs par des noisetiers

 

Vignes

v 1 Gros raisin blanc

v 2 Raisin meunier (à ôter)

v 3 Gros raisin noir

v 4 Raisin blanc

v 5 Raisin des passionistes blanc

v 6 et v 7 Raisin blanc précoce

v 8 Raisin des passionistes noir

v 9 Raisin blanc de St Maur

v 10 et v 11 St Bernard

 Les variétés notées en gras dans le texte sont celles représentées dans le verger.

 Poires hainuyères

Il est impossible de présenter ces variétés de poires sans parler de Nicolas Hardenpont. Né à Mons le 14 juin 1705 et décédé dans la même ville le 31 décembre 1774.[5]

« Par ses gains[6] si remarquables, Hardenpont a créé une étude nouvelle, il est devenu le fondateur de la pomologie »

Il devient maître-es-arts c’est-à-dire licencié en sciences de l’université de Louvain. C’est à cette époque qu’on découvre le sexe des plantes qui constitue la porte ouverte à l’hybridation au moyen de fécondation artificielle. Il entre ensuite dans les ordres et devient prêtre séculier à Mons. Il possède près de Mons au pied du mont Panisel un jardin où il met en pratique les connaissances apprises à Louvain.

 « C’est là qu’il semait et cultivait ses poires et qu’il obtint des fruits qui surpassèrent tout ce qu’on connaissait alors, et qui depuis n’ont pas été détrônés »

Il obtient en 1758 la variété Passe-colmar, Beurré d’Hardenpont en 1759, Beurré rance en 1762 et Délice d’Hardenpont et Fondante du Panisel un peu plus tard.  A l’exception de Fondante du Panisel les quatre autres variétés sont présentes dans le verger du presbytère.

La description des qualités du fruit de la variété Délice d’Hardenpont dans la Pomone tournaisenne vaut qu’on le reproduise littéralement :

« Fruit. – De toute perfection, exquis et hors ligne, mûrissant d’octobre à décembre. Il est toujours exquis, quel que soit le pied sur lequel il est greffé. La forme qu’on lui donne, l’exposition et le terrain ne modifient en rien ses hautes qualités. C’est un véritable type de perfection propre à servir de critérium pour toutes les autres poires. » Fruit reproduit ci-dessous.

2014-12-31 12_31_39-p118delices_dhardenpont.jpg (Image JPEG, 589 × 931 pixels) - Redimensionnée (77%.png

 De ces variétés l’abbé Simonez a planté :

En pyramide : deux arbres Délice d’Hardenpont en p 1 et p 2, deux arbres Beurré rance en p 32 et p 33, deux arbres Beurré d’Hardenpont en p 45 et p 47,

En haute-tige : un arbre Beurré rance en a 4, un arbre Beurré d’Hardenpont qu’il désigne aussi par son synonyme de Glou morceau en a 12, un arbre Passe-colmar en a 20,

En espalier : deux Passe-colmar en e 4 et e 14 et un arbre Beurré d’Hardenpont en e 18.

C’est dire les qualités qu’il attribuait aux variétés obtenues par l’abbé Nicolas Hardenpont.

Quelques autres variétés de poires hainuyères du verger du presbytère;

Délice de Cysoing : cette variété faussement nommée Délice de Cysoing porte en réalité le nom de Beurré Dubuisson du nom de son obtenteur Isidore Dubuisson jardinier à Jollain. La chair est fine, beurrée, sucrée, légèrement aromatisée et très juteuse. Fruit hors ligne.

Beurré Dumont : variété obtenue en 1831 par Joseph Dumont-Dachy, jardinier du baron de Joigny à Esquelmes. Elle a été couronnée par la société royale d’Horticulture de Tournai en 1833. Sa chair est très fine, fondante, beurrée, très juteuse, légèrement aromatisée, exquise. Fruit hors ligne.

Napoléon : variété obtenue en 1808 par Nicolas Liart commerçant à Mons. Le Dr Jahn pomologue allemand disait de cette variété : « Elle est tellement juteuse qu’on croirait boire le fruit ». Barthélémy Du Mortier n’est pas en reste en disant de sa chair : « Elle est tellement fondante et juteuse, qu’on peut avec elle, comme avec une pastèque, boire, manger et se faire la barbe »

Le même Du Mortier relate la remise de la médaille d’or à Nicolas Liart, obtenue pour l’obtention de cette variété :

« Le gain fait par Liart eut à Mons un grand et légitime retentissement, au point que le préfet du département de Jemappes, M. De Coninck, décida de donner une médaille d’or à son obtenteur. Celui-ci tenait à donner son nom à sa poire, mais le préfet en lui remettant la médaille, crut devoir faire de la politique napoléonienne. Il faut s’écria-t-il, que la meilleure des poires porte le nom du plus grand des héros !, et, au déplaisir de Liart, il la baptisa Beurré Napoléon. Je vois encore dit M. Darras de Naghin (un témoin oculaire), Liart, entouré de tous les membres de la société pomologique, sortir de la préfecture portant en sautoir sa médaille d’or et ramené chez lui en grand cortège, musique en tête. C’est là ce qui a fait donner à cet excellent fruit le nom de Médaille sous lequel il est connu dans le Hainaut. »

Beurré Durondeau : son synonyme, poire de Tongre est aussi cité dans le plan de l’abbé Simonez. La variété a été obtenue en 1811 par Charles-Louis Durondeau, brasseur à Tongre-Notre-Dame. Des pomologues ont, à tort, situé l’origine de cette poire à Tongres dans le Limbourg. Du Mortier dit que sa chair est demi-fondante, parfois beurrée, très juteuse, vineuse, exquise, hors ligne.

Poire à la Reine : synonyme de Calebasse à la reine. Obtenue vers 1770 par Donat Leclercq, jardinier à Tournai. Chair fine, un peu cassante, très juteuse, vineuse, sucrée, délicate, excellente.

Autres variétés

Plusieurs variétés antérieures aux travaux de Nicolas Hardenpont et dont l’origine se perd dans la nuit des temps sont également représentées dans le verger : Bergamote d’été, Beurré gris doré, Beurré blanc ou Seigneur synonyme de Doyenné, Bezy (s’écrit selon différentes sources avec s ou z et i ou y), Cuisse madame, Louise Bonne d’Avranches, Magdeleine, Mansuette, Orange tulipée, Rousselet, Saint-Germain.

Belle de Bruxelles : les auteurs ne s’accordent pas sur l’historique de cette variété sauf sur le point de dire qu’elle ne vient pas de Bruxelles. Nous retiendrons la thèse de Du Mortier qui dit qu’elle a été obtenue vers 1780 au château d’Hem entre Tournai et Lille. Il la présente sous le nom de Marquise d’Hem et dit : « Nous conservons à ce fruit le nom sous lequel il a d’abord été gagné et qu’il porte encore à Tournai et dans la Flandre française. » La chair est fondante, beurrée, juteuse, sucrée, mais promptement cotonneuse.

Bergamote de Pâques : elle est aussi connue sous le nom de Bergamote d’Osterling dont les jardiniers ont fait Bergamote d’Austerlitz. Du Mortier la dit originaire de Flandre à la fin du XVIIIe siècle d’un obtenteur inconnu. Le Français André Leroy[7] dit qu’elle était déjà connue au XVIIe siècle en Anjou. L’abbé Simonez ayant renseigné une parcelle différente à chacun des deux noms n’était peut-être pas au courant de la synonymie entre eux.

Beurré anglais : synonyme de Beurré Bardou qui est une obtention belge de l’abbé Bardou à la fin du XVIIIe siècle.

Beurré William : ou Poire William, certainement une des variétés les plus connues. Elle est originaire d’Angleterre au début du XIXe siècle

Mansuette double : cette variété est apparue en France vers 1805 sous le nom de poire de cuisine. Le nom est apparu vers 1830 à cause de sa ressemblance avec la Mansuette. Elle est uniquement à usage culinaire.

 

Autres variétés fruitières

Quatre variétés de pommes se trouvent réunies dans le verger :

La Reinette dont il existe beaucoup de variétés. La Calleville que Simonez écrit Calvi est aussi le nom d’une grande série de variétés différentes parmi lesquelles nous n’avons pas trouvé la variété qu’il mentionne sous le nom de Calville à grosses côtes.

La Belle-Fleur était déjà connue en France au début du XVIIIe siècle.

La Court-pendu est selon Leroy[8] synonyme de Court-pendu gris déjà décrite par des pomologues au XVIe siècle. Il décrit sa chair comme étant jaunâtre, ferme, odorante, très fine et très croquante. Son eau est suffisante, très sucrée, acidulée, douée d’un délicieux parfum de cannelle faiblement anisé.

Les variétés des autres espèces présentes dans le verger du presbytère de Notre-Dame Auxiliatrice, sont dénommées avec trop peu de précision que pour en tirer des renseignements intéressants. Notons cependant que la Perdrigon que l’abbé Simonez écrit Pertrigon est une ancienne variété de prunes.

Cette promenade dans le temps nous a permis de découvrir la diversité des variétés qui pouvait exister dans un jardin d’amateur à cette époque. Cette diversité était commandée par la nécessité d’avoir des fruits venant à maturité à des moments différents afin d’assurer un approvisionnement étalé sur la période la plus longue possible. Mais d’autres critères entraient aussi en ligne de compte comme la résistance aux maladies, le rendement et bien entendu, la valeur gustative.

D’autre part nous avons aussi pu mettre en évidence le rôle clé joué par nos obtenteurs hainuyers et en particulier tournaisiens dans la création de nouvelles variétés de poires.

On peut ici mettre en évidence le magnifique travail initié par Charles Populer au centre de recherches agronomiques de Gembloux pour sauver ces variétés anciennes. En 30 ans ce centre a rassemblé plus de 3000 de ces variétés.[9]

 2015-01-03 06_52_51-Barthélemy Dumortier — Wikipédia.pngPOMONE TOURNAISIENNE.jpg

 

 

Barthélémy Du Mortier

Auteur de la pomone

tournaisienne

Peinture Louis Gallait

 

 

 

 

 

                                               

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 



[1] Pour éviter que certains lecteurs ne donnent au mot pomologie le sens restrictif d’étude des pommes, nous rappelons que cette science est relative à l’étude de tous les fruits.

[2] P. LESNE, Tournai faubourg Saint-Martin, de la chapelle à l’église Notre-Dame Auxiliatrice, Fabrique d’église  N-D   Auxiliatrice Tournai, 2014, p. 2.

[3] Archives paroisse N-D Auxiliatrice N° 18.

[4] Barthélemy Charles Joseph Dumortier (parfois Du Mortier1), Tournai (1797-1878), homme politique et parallèlement botaniste-naturaliste. Il est aussi le fondateur du « Courrier de l’Escaut ».

[5]  Cette partie puise ses sources essentiellement dans :

B.-C. DU MORTIER, Pomone tournaisienne, Veuve H. Casterman, Tournai, 1869.

[6] Il faut entendre « gain » dans le sens d’obtention. À cette époque on gagnait une variété alors qu’actuellement on l’obtient. Dans la suite du texte, nous nous en tiendrons à la forme actuelle.

[7] A. LEROY, Dictionnaire de pomologie, Chez l’auteur, Angers, 1867, Tome 1.

[8] A. LEROY, op. cit., Tome 3.

[9]http://rwdf.cra.wallonie.be/